Sept mois après Paris, la 5ᵉ Conférence ministérielle sur les diplomaties féministes s’est tenue à Madrid les 2 et 3 juin 2026 autour d’une thématique significative : « Paix et Démocratie ». Une nouvelle déclaration politique a été signée par une trentaine d’États dans un contexte où l’offensive anti-droits et les coupes budgétaires rendent leurs discours de plus en plus difficiles à tenir.
De Paris à Madrid : le témoin passé, le contexte aggravé
Notre analyse de la conférence de Paris en octobre 2025 avait souligné le rôle moteur de la France qui y présentait pour la première fois sa stratégie internationale de diplomatie féministe (2025-2030) et avait vu la déclaration finale endossée par 31 États. Sept mois plus tard, la France a officiellement passé le témoin à l’Espagne, tout en restant l’une des actrices les plus visibles à Madrid. Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie et des Partenariats internationaux, entourée d’une délégation parlementaire française.
La Ministre a porté l’un des messages les plus structurants lors de l’ouverture de la Conférence : lorsque la démocratie est attaquée, les droits des femmes sont les premiers visés, et la réponse doit être collective face à des mouvements anti-droits très bien financés à l’échelle mondiale.
Sur le fond, la continuité revendiquée entre les deux éditions cache une aggravation du diagnostic. Selon les organisations présentes au nom du Women7, Paris avait posé un diagnostic lucide sur un ralentissement des progrès. À Madrid, la directrice des Affaires globales du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, Salina Grenet-Catalano, a constaté que le contexte avait changé de nature : il ne s’agit plus d’un ralentissement mais d’une offensive massive et structurée contre l’égalité, déployée dans l’espace numérique, les enceintes multilatérales et les dispositifs de financement, avec une mention explicite au global gag rule américain.
La déclaration de Madrid : que contient-elle de plus que celle de Paris ?
La « déclaration politique commune de Madrid » a été endossée par 28 États, un chiffre proche de celui de Paris. Deux apports se dégagent : une perspective intersectionnelle explicitement mentionnée et une reconnaissance du rôle historique des mouvements féministes ; un engagement déclaratif sur un financement « soutenu, flexible et accessible » aux mouvements féministes. Le réseau FFP Collaborative a aussi lancé à Madrid un premier outil de suivi systématique des engagements, le « FFP Accountability Project ».
Mais le texte reste en deçà des demandes portées, la veille, par le Forum de la société civile, où près de deux cents féministes du monde entier ont appelé à des engagements ancrés dans les réalités vécues par les femmes du monde majoritaire et ont exposé des alternatives explicitement décoloniales, anti-militaristes et écoféministes.
« Les femmes ne luttent pas que pour elles, mais pour toute la société. Les femmes sont actrices de paix, de développement et de justice sociale. » Ana Maria Alonso, Ambassadrice espagnole pour l’égalité de genre.
Le paradoxe français : diplomatie féministe, budget en chute libre
C’est sur ce point que le décalage entre le discours porté par la France à Madrid et sa politique budgétaire devient le plus criant. Pendant qu’Éléonore Caroit défend à Madrid un financement « soutenu et flexible » des mouvements féministes, l’aide publique au développement française s’effondre : près de 45 % en crédits de paiement en moins depuis 2024, et une nouvelle coupe de 700 à 800 millions d’euros dans le budget 2026, qui frappe en particulier l’aide multilatérale. Une étude de Coordination SUD, qui rassemble 183 associations, indique que 94 % des ONG françaises de solidarité internationale ont déjà subi les effets de ces coupes successives.
C’est précisément cette contradiction que la société civile pointe en qualifiant Madrid d’« étape nécessaire, mais pas suffisante » : le niveau de ressources réellement mobilisées dans les mois à venir déterminera le succès ou l’échec de la démarche. Les associations féministes des pays du Sud, premières concernées par ces engagements, sont aussi les premières touchées par le retrait des bailleurs historiques (États-Unis, France, Allemagne, Royaume-Uni). L’absence remarquée de l’Union européenne dans les débats de Madrid, alors que les arbitrages budgétaires 2028-2034 se négocient actuellement à Bruxelles, ajoute à l’inquiétude.
« Le financement des mouvements anti-droits est entré dans une autre phase. Ce n’est plus du pushback, c’est anti-démocratique. Il a quadruplé en 10 ans (2009 à 2019) et cela concerne uniquement les financements transparents. » Neil Datta, directeur et fondateur du Forum parlementaire européen pour les droits et santé sexuels & reproductifs.
Et maintenant ?
Deux échéances profilent : le suivi de l’effectivité des engagements financiers, via le FFP Accountability Project, et la 6ᵉ édition de la Conférence, qui sera accueillie par le Maroc. Il s’agit d’une première pour un État africain dans ce cycle, porteuse d’attentes fortes mais aussi de questions légitimes pour les mouvements féministes du Sud.
Comme l’a résumé à Madrid Geetanjali Misra (organisation CREA), au nom de la société civile : les mouvements féministes ne sont pas là parce qu’ils seraient optimistes, mais parce qu’ils restent déterminés. Nous gardons notre objectif en vue : continuer à interpeller les États sur l’écart entre les mots de la diplomatie féministe et la réalité de leurs budgets.